2026-09-16

Alger – Kyiv. Les relations économiques entre l’Algérie et l’Ukraine restent largement associées aux échanges agricoles, en particulier aux céréales. Pourtant, plusieurs opérations et initiatives récentes font apparaître un autre terrain de rapprochement, moins visible mais potentiellement plus structurant : celui de l’ingénierie industrielle, des équipements, de l’automatisation et de la production.

Le sujet n’est pas nouveau. Mais les premiers projets concrets montrent que les entreprises ukrainiennes peuvent intervenir sur le marché algérien autrement que comme simples exportateurs, tandis que les capacités industrielles algériennes pourraient, à leur tour, intéresser des entreprises ukrainiennes à la recherche de nouveaux partenaires.

Des premiers projets industriels apparaissent

L’un des signaux les plus récents vient du secteur de la construction mécanique.

En juillet 2026, l’association ukrainienne UkrMashBud, qui réunit des entreprises du secteur, a annoncé des démarches visant à développer ses relations avec les industriels algériens. Parmi les sujets évoqués figurent les relations avec les organisations professionnelles algériennes, la participation à des événements industriels et le développement de coopérations avec les entreprises locales.

Le même dossier fait apparaître le cas d’Orion.Group, société ukrainienne active dans l’ingénierie et l’installation industrielle. L’entreprise participe à des démarches liées au projet international « Sahra’el Djazair » en Algérie, en coopération avec GEA Process Engineering.

Ce cas mérite attention : il ne s’agit pas simplement d’expédier un équipement depuis l’Ukraine. Le positionnement repose sur l’ingénierie, l’installation et l’intégration dans un projet industriel international.

Cette évolution est révélatrice d’un marché qui peut intéresser les entreprises ukrainiennes disposant de compétences techniques mais qui cherchent, depuis plusieurs années, à diversifier leurs débouchés internationaux.

L’expérience de S-Engineering montre que le modèle est déjà possible

Un précédent existe déjà.

La société ukrainienne S-Engineering, spécialisée dans l’ingénierie électrique, l’automatisation et les systèmes industriels, a réalisé en Algérie des équipements électriques destinés à un oléoduc.

L’entreprise développe un modèle intégré couvrant la conception, la fabrication, l’installation, la mise en service et la maintenance.

L’intérêt de cet exemple tient moins à la valeur du contrat qu’à sa nature. Une entreprise ukrainienne a pu fournir en Algérie une solution technique intégrée à une infrastructure industrielle.

C’est précisément ce type de coopération qui pourrait être développé à plus grande échelle : des entreprises ukrainiennes apportant leur capacité d’ingénierie et de fabrication sur des projets algériens, plutôt que de limiter leurs activités à l’exportation de produits standardisés.

L’Algérie cherche justement davantage d’intégration industrielle

Cette évolution intervient alors que l’industrie algérienne cherche à renforcer la production locale et la sous-traitance.

Les orientations mises en avant par le salon professionnel ALGEST 2026 illustrent cette tendance. L’événement réunit fabricants, équipementiers, bureaux d’études et sous-traitants autour de sujets tels que l’automatisation, la maintenance industrielle, la digitalisation et l’industrie 4.0.

Pour les entreprises ukrainiennes, cette évolution ouvre un marché différent de celui de l’exportation traditionnelle.

Une PME spécialisée dans l’automatisation peut, par exemple, intervenir sur la modernisation d’une installation existante. Un fabricant de machines peut fournir une ligne de production puis assurer sa mise en service et la formation des opérateurs. Un bureau d’ingénierie peut réaliser les études d’une installation avant que certaines opérations de fabrication et d’assemblage soient réalisées en Algérie.

La frontière entre fournisseur, intégrateur et partenaire industriel devient alors beaucoup plus importante.

La construction mécanique pourrait devenir un point d’entrée

La construction mécanique constitue probablement l’un des secteurs où cette logique est la plus facilement applicable.

L’Ukraine dispose d’un important savoir-faire dans la fabrication de machines, l’électrotechnique, la métallurgie, l’automatisation et les équipements industriels. L’Algérie dispose de son côté d’un marché intérieur significatif et cherche à accroître la part de production locale dans plusieurs filières.

Le modèle pourrait donc évoluer progressivement vers des formes de coopération dans lesquelles une partie de la technologie et de l’ingénierie reste ukrainienne, tandis que la fabrication ou l’assemblage d’une partie des équipements est réalisé en Algérie.

Ce schéma est particulièrement pertinent pour les machines spéciales et les équipements industriels fabriqués en petites séries, pour lesquels la proximité avec le client et la capacité d’adaptation sont souvent aussi importantes que le prix du produit.

Une relation qui pourrait fonctionner dans les deux sens

L’intérêt de cette approche est qu’elle ne repose pas nécessairement sur un flux Ukraine–Algérie.

Les entreprises algériennes peuvent également trouver des débouchés dans les chaînes industrielles ukrainiennes.

La sous-traitance mécanique, la fabrication de composants, la chaudronnerie, l’assemblage ou encore certains matériaux industriels peuvent constituer des domaines de coopération, notamment pour des entreprises ukrainiennes cherchant à diversifier leurs fournisseurs.

À terme, une entreprise algérienne pourrait ainsi produire certains composants pour un industriel ukrainien, tandis qu’une société ukrainienne fournirait la technologie ou les équipements nécessaires à la production.

Cette relation serait alors fondée sur une chaîne de valeur commune plutôt que sur une simple opération d’import-export.

Le secteur minier offre un autre terrain

Les ressources minières constituent également un domaine où les compétences des deux pays peuvent se rencontrer.

L’Algérie développe plusieurs projets visant à accroître la valorisation de ses ressources minières et leur transformation locale. L’Ukraine possède de son côté une longue expérience dans l’exploitation minière, la métallurgie, le traitement des minerais et les équipements associés.

La coopération potentielle ne se limite donc pas à la fourniture d’équipements miniers.

Elle peut concerner l’ensemble d’un projet : études techniques, conception du procédé, équipements, automatisation, installation et formation.

Cette approche présente un intérêt particulier pour les projets qui cherchent à passer de l’extraction à une transformation industrielle plus importante sur le territoire algérien.

L’industrie 4.0 ouvre un marché moins visible

La modernisation des installations existantes pourrait constituer un autre marché pour les entreprises ukrainiennes.

Dans de nombreux secteurs industriels, l’enjeu n’est pas nécessairement de construire une nouvelle usine mais d’améliorer une installation existante : automatiser une ligne, moderniser les systèmes de contrôle, réduire la consommation énergétique ou améliorer le suivi de la production.

Les entreprises ukrainiennes spécialisées dans l’automatisation et l’ingénierie industrielle disposent précisément de compétences dans ces domaines.

Cette activité présente également un avantage commercial : elle permet d’entrer sur le marché avec un projet relativement ciblé, puis d’élargir progressivement la coopération à d’autres installations ou à d’autres filiales du même groupe industriel.

Du fournisseur au partenaire industriel

C’est peut-être là que se situe le principal changement de perspective.

Le marché algérien peut être abordé par les entreprises ukrainiennes à trois niveaux.

Le premier est celui de l’exportation classique : vendre un équipement ou une machine.

Le deuxième est celui de l’ingénierie : concevoir, installer et assurer la maintenance d’une solution industrielle.

Le troisième, plus ambitieux, consiste à localiser progressivement une partie de la production ou à créer une fabrication conjointe.

Ce dernier modèle demanderait davantage d’investissement et de préparation, mais il répond davantage à l’évolution du marché algérien vers l’intégration locale.

Une opportunité également pour l’Algérie en Ukraine

La même logique peut être appliquée dans l’autre direction.

L’Ukraine aura besoin, dans les prochaines années, de capacités industrielles, de fournisseurs, de matériaux, d’équipements et de services pour moderniser son économie et ses infrastructures.

Pour certaines entreprises algériennes, le marché ukrainien pourrait donc devenir un débouché, notamment dans la fabrication industrielle, les matériaux, la construction et la sous-traitance.

Il reste toutefois nécessaire de distinguer les opportunités déjà accessibles des perspectives qui dépendent de l’évolution de la situation en Ukraine et des conditions de financement des futurs projets.

Une coopération encore à construire

Les exemples de S-Engineering, d’Orion.Group et les démarches d’UkrMashBud montrent que des entreprises ukrainiennes ont déjà commencé à regarder le marché algérien sous l’angle industriel.

Mais ces initiatives restent ponctuelles.

Le principal défi est désormais de passer de projets individuels à un réseau régulier de relations entre entreprises : identifier les besoins industriels algériens, repérer les technologies ukrainiennes correspondantes, trouver les partenaires locaux et déterminer, projet par projet, quelle partie de la chaîne de valeur peut être réalisée dans chaque pays.

La coopération Algérie–Ukraine pourrait ainsi progressivement dépasser le schéma traditionnel du commerce de marchandises.

L’enjeu ne serait plus seulement de savoir quels produits les deux pays peuvent s’acheter, mais quelles capacités industrielles ils peuvent mettre en commun.

Dans cette perspective, l’ingénierie, la construction mécanique, l’automatisation, les équipements industriels, la sous-traitance et la production conjointe apparaissent comme des secteurs à suivre de près.

Pour les entreprises algériennes comme pour les entreprises ukrainiennes, la prochaine étape pourrait donc être moins celle de la conquête d’un marché que celle de la construction d’un partenariat industriel.

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